Les autres visages de la Russie

« Les autres visages de la Russie » - le livre

Portraits de femmes et d'hommes de la société civile russe face à l'arbitraire du pouvoir.

Six organisations de défenses des droits humains racontent tour à tour l'histoire de ces 14 personnes qui ne manquent ni de courage, ni de culot pour tenir tête à un système arbitraire et répressif.

Publiés dans Mediapart à la veille des Jeux olympiques de Sotchi, ces portraits ont été actualisés et accompagnés d'une mise en contexte de la situation en Russie dans un livre publié aux éditions « Les Petits Matins ». Ce site vous propose de découvrir le livre en quelques extraits.

Sortie du livre complet le 2 avril 2015 dans les librairies et sur le site de l'éditeur.

Seul le respect de la liberté intellectuelle évitera au monde d'être contaminé par des mythes de masse qui, maniés par des hypocrites et des démagogues, risqueraient de l'assujettir à une dictature sanglante.

Andreï Sakharov (La liberté intellectuelle en URSS, 1968)

A l'été 2014, Vladimir Poutine a pu célébrer sans inquiétude aucune ses quinze années de pouvoir. Nommé Premier ministre en 1999, alternant ensuite les fonctions de Président et de chef de Gouvernement, l'actuelle Constitution lui laisse même espérer de rester au pouvoir jusqu'en 2024…

Depuis l'effondrement de l'URSS en 1991, et passée la décennie chaotique des années Eltsine, il est aujourd'hui à Moscou, au cœur de l'entourage de Poutine, des théoriciens de cette « voie spécifique » russe. Pour préserver leurs intérêts et leur mainmise sur les ressources russes, ils rêvent d'emprunter au modèle chinois ou encore d'installer une « Novorossiya » réactionnaire et révolutionnaire à la fois. Ce serait d'ailleurs la continuité du « pacte social et politique » passé entre Poutine et une majorité de Russes au début des années 2000 :

Ne vous mêlez pas du pouvoir ; et ce pouvoir améliorera rapidement vos conditions de vie…

Ce pacte a fonctionné une dizaine d'années.

Or il n'est plus de « vojd » au XXIè siècle et cette construction, également imposée sur la scène internationale, fait oublier l'essentiel. La Russie ne saurait se résumer à Vladimir Poutine. En un quart de siècle, une multiplicité d'acteurs a émergé et ce qu'il est convenu d'appeler « la société civile » ne se trouve pas seulement dans les cuisines de quelques intellectuels moscovites. Des mouvements complexes, contradictoires, d'intensité très variable, travaillent en profondeur cette société, souvent peu intéressée par un jeu politique cadenassé mais avide de s'exprimer et de s'engager.

Le régime en fut le premier surpris, voire déstabilisé, à l'hiver 2011 quand des manifestations eurent lieu dans la plupart des grandes villes russes pour protester contre la fraude organisée par le pouvoir pour les élections législatives. D'un coup, de manière complètement improvisée, de multiples franges de la société russe se mobilisaient, relayées et amplifiées par internet et les réseaux sociaux. Les mots d'ordre étaient des plus simples : «Des élections propres», «Non au parti des escrocs et des voleurs», «Non aux fraudes».

Sont apparues au premier rang de cette contestation inédite, sans précédent depuis les années de la perestroïka, pas seulement les nouvelles classes moyennes urbaines. Pour elles, l'enjeu est le même depuis l'accession au pouvoir de Poutine : articuler au redémarrage économique un Etat de droit. C'est-à-dire en finir avec une corruption de masse, une justice aux ordres et un système oligarchique, trois phénomènes qui entravent aujourd'hui le développement du pays.

Outre les classes moyennes, les jeunes se sont également massivement mobilisés. Cette fois, avec des revendications autres :

la justice encore et toujours

la fin de la répression et des violences policières

la liberté d'expression

Les répressions de l'hiver 2011/2012 marquent un tournant. Cette fois, les procès truqués et les prisonniers d'opinion ne peuvent plus être cachés. Poutine aussitôt réélu, le pouvoir fait adopter plusieurs lois liberticides. Loi limitant le droit de manifestation ; loi sur les médias ; loi sur les ONG « agents de l'étranger », loi réprimant toute « propagande de l'homosexualité », etc. Les Jeux Olympiques de Sotchi ne constitueront qu'un court interlude dans cette reprise en mains brutale. Car une autre machine à écraser toute dissidence est mise en marche : la guerre.

Le conflit en Ukraine, l'annexion de la Crimée, l'envoi de troupes russes comme le soutien apporté aux « séparatistes » des régions de l'Est de l'Ukraine réveillent ferveur nationale et patriotique. Sur fond de propagande et de désinformation massive, celles et ceux qui contestent la politique agressive du Kremlin sont décrits comme « nationaux-traîtres » par Poutine lui-même.

Le régime s'est ainsi réinstallé en sa toute-puissance. Déboussolée, divisée parfois, éparpillée souvent, la société russe semble atone. Des activistes sont en prison, d'autres ne peuvent ou ne veulent plus agir, d'autres encore ont préféré l'exil… Mais certains restent mobilisés. Rêvant de reformer une vague, ils s'efforcent d'agir tous les « petits matins » au lieu d'attendre « le grand soir ».

Torture et conditions de détention en Russie

En Russie, la torture est aujourd'hui banalisée et profondément ancrée dans les pratiques institutionnelles, bien que la Constitution de 1993 la prohibe expressément. Le recours à la torture et aux mauvais traitements se retrouve à tous les stades de la chaine pénale, depuis l'interpellation par la police jusqu'à l'exécution de la peine en colonie pénitentiaire. Cette pratique a pour but d'obtenir rapidement des aveux et à aboutir au plus grand nombre de condamnations.

En milieu carcéral, les conditions de détention sont souvent constitutives de traitements cruels, inhumains ou dégradants, du fait d'une surpopulation carcérale endémique, de la vétusté des infrastructures, des problèmes d'hygiène et de nourriture, du système médical défaillant, et des conditions de travail en prison parfois esclavagistes. Le recours à la torture en prison est ordinaire, attribuable aux représentants de l'administration pénitentiaire mais aussi à des co-détenus.

Opposants politiques et activistes, mais aussi prisonniers de droit commun et membres de minorités ethniques sont parmi les victimes de la torture. Quant aux formes de tortures infligées, on retrouve :

passage à tabac

électrochocs

tentatives d'étranglements

injections de substances inconnues

isolement

abus sexuels

privation de nourriture et d'eau

traitements psychiatriques forcés

Mikhaïl Kossenko

Le 8 octobre 2013, Mikhaïl Kossenko est condamné à un internement psychiatrique forcé. Pour lui, c'est une étape de plus dans le calvaire qui a commencé le 6 mai 2012, alors qu'il manifestait à Moscou.

Mikhaïl a 38 ans. Amateur d'échecs, passionné d'histoire, il passe la moitié de son temps dans les bibliothèques, et dépense sa maigre pension d'invalidité dans les livres. A son retour du service militaire où brimades et humiliations étaient monnaie courante, on lui a diagnostiqué une schizophrénie légère. Depuis, il suit un traitement et, d'après ses médecins et sa sœur Ksenia, chez qui il vit, il n'a jamais représenté le moindre danger.

Le 6 mai 2012, Mikhaïl est sur la place Bolotnaïa à Moscou, à l'appel de plusieurs partis d'opposition dénonçant l'investiture de Vladimir Poutine pour un troisième mandat présidentiel. Ce jour-là, des dizaines de milliers de manifestants convergent vers la place.

Au mépris des accords passés avec les organisateurs, les forces de l'ordre ferment un des deux accès à la place, créant un goulot d'étranglement.

Des violences éclatent entre des manifestants isolés et la police, qui réprime le rassemblement de manière brutale et aveugle, comme en témoignent les nombreuses scènes filmées : des manifestants sont tabassés, des centaines d'autres sont arrêtés au hasard et relâchés peu après. Mikhaïl est de ceux-là.

Le 7 juin à 21h30, la police perquisitionne le domicile de sa sœur, et emmène Mikhaïl au quartier général de la police à Moscou. Il est alors accusé, à l'instar d'autres manifestants de Bolotnaïa, d'avoir participé à des « émeutes de masse » et de violences contre des policiers.

Pendant sa détention préventive, Mikhaïl apprend à la télévision le décès de sa mère. Malgré l'insistance de ses avocats, il n'est pas autorisé à assister aux funérailles. Pire, les lettres que Ksenia lui écrit lui sont retournées par le service de censure de la prison. Ce n'est que lorsque le procès commence, dans la salle d'audience, qu'elle pourra le réconforter à travers le box des accusés.

Ksenia Kossenko

Quand notre mère est tombée malade, j'ai essayé de préparer mon frère et je lui ai beaucoup écrit. Toutes mes lettres me sont revenues avec la notification « Le courrier n'est pas autorisé par la censure ». Alors que sur le site de la Maison d'arrêt de Boutyrskaya où Micha était détenu à ce moment, il est bien indiqué que toutes les nouvelles qui concernent les maladies et les décès des parents proches des détenus sont transmis immédiatement. Une lettre ordinaire ne doit pas mettre plus de trois jours et des lettres de ce genre doivent être transmises immédiatement. J'ai écrit une lettre, elle m'a été retournée, j'ai écrit une deuxième en indiquant le règlement et en disant qu'ils sont dans l'obligation de la transmettre. Elle m'a été retournée sans explication, sans aucune notification. Et quand notre mère est morte, personne de l'administration de la Maison d'arrêt n'a voulu prendre la responsabilité d'annoncer cette nouvelle à Micha. J'ai écrit à plusieurs reprises et j'ai même envoyé un télégramme au tribunal pour demander que soit accordée la possibilité à Micha de faire ses adieux à notre mère. J'ai même retardé l'enterrement. Ça tombait un week-end, je me disais que c'était normal que personne ne me réponde, j'attendais les jours ouvrables, je leur ai donné l'opportunité d'être des humains, d'être de ceux qui respectent au moins des valeurs communes aux humains : la famille, les enfants, les parents. J'ai donc envoyé aussi un télégramme à la prison, mais j'ai compris que le directeur de la prison n'avait pas le droit de laisser partir Micha à l'enterrement sans autorisation du juge. Mais en tout cas, je les ai tous mis informés de la situation. Personne n'a rien dit à Micha. Je me souviens que les avocats ont essayé par tous les moyens d'obtenir l'autorisation de sortie, et même la rédaction du journal « Novaia Gazeta » a fait la demande en se disant prête à louer un bus pour accueillir autant de gardiens qu'il faudrait, pour au moins le laisser dire adieu à sa mère.

Ils ont refusé. Ils ont dit qu'ils ne pouvaient pas libérer Micha, parce qu'il était fou. Bon, officiellement ils ont dit ça plus joliment. Voilà. Il a appris que notre mère était morte en regardant la télé. Il avait la télé dans sa cellule. Deux jours plus tard, il y avait une nouvelle audience dans son affaire. A vrai dire, j'avais très peur d'y aller. Je n'arrivais pas imaginer quelle serait sa réaction.

Quand on l'a amené dans la salle d'audience, on s'est regardé. J'ai vu qu'il avait les larmes aux yeux, moi aussi je me retenais de pleurer. Il faut dire que les gardiens nous interdisaient de communiquer, de parler. La situation dépassait toutes les limites, alors j'ai essuyé mes larmes en me cachant derrière un avocat, j'ai pris la chaise et très démonstrativement, je l'ai mise contre la cage de Micha et j'ai commencé à discuter avec lui. A ce moment, je pensais : « Essayez seulement de m'interdire de parler à mon frère, je vais tous vous déchirer. » Je pense que je les ai tous bluffés par l'expression de mon visage car personne ne nous a dérangé et j'ai pu lui tout raconter, répondre à ses questions et le consoler. A partir de ce moment on a eu la possibilité de communiquer à l'audience. Et moi, je crois que j'ai changé à partir de ce moment, je suis devenu plus combative. On a essayé de demander une pause pour qu'on puisse discuter tranquillement, sans déranger le déroulement de l'audience. La juge a alors dit que de toute façon quand elle quitterait la salle, Micha partirait aussi. Alors là, j'ai commencé à crier :

« Mais soyez des humains, à la fin, vous connaissez tous ce qui se passe et dans quelle situation se trouve notre famille ! »

La juge est sortie sans répondre et les gardiens n'ont pas osé faire quoi que se soit, je leur en suis très reconnaissante, ils nous ont laissé tranquillement discuter pendant une dizaine de minutes.

Natalia Taubina

Natalia Taubina est de ces personnalités que les autorités russes ne parviennent pas à faire taire. De ces personnalités qui, face à un pouvoir de plus en plus répressif, face à une situation des droits humains qui ne cesse de se détériorer, continuent à défendre la dignité humaine et cherchent à faire entendre les voix des victimes de torture. Natalia dirige Public Verdict, une ONG phare dans la lutte contre la torture et les violences policières en Russie.

La plupart des affaires dont Natalia s'occupe se ressemblent tristement : un homme est arrêté et emmené au poste de police, où il est torturé. Coups, passage à tabac, électrochocs, étouffement… C'est la méthode récurrente de la police pour extorquer des aveux et boucler une affaire. D'autres fois, il n'y a aucun motif, c'est une simple démonstration d'arbitraire et d'abus de pouvoir.

L'usage de la torture est systémique au sein de la police en Russie et les tortionnaires ne sont généralement pas inquiétés. Sauf quand des associations comme Public Verdict mènent un travail acharné pour que les victimes obtiennent justice. Face à l'inaction de la police et de la justice, Natalia Taubina a mis en place une équipe qui mène de véritables enquêtes, recueille des témoignages et des éléments de preuve, porte plainte et multiplie les recours jusqu'à obtenir l'ouverture d'une enquête judiciaire puis la condamnation du tortionnaire. Depuis plus de dix ans, plus de cinq cent affaires ont ainsi été portées en justice par Public Verdict et plus d'une centaine de membres des forces de l'ordre ont été condamnés pour torture.

Mais ce travail finit par gêner et les autorités veulent aujourd'hui fermer Public Verdict. En 2012, la Douma a adopté une loi visant à entraver l'action de la société civile : toute organisation recevant un financement de l'étranger et engagée dans « une activité politique » doit s'enregistrer comme « agent de l'étranger ».

Le 21 novembre 2012, le Parlement russe adoptait une loi fédérale connue comme « la loi relative aux agents de l'étranger ». Cette loi oblige toutes les associations recevant des fonds de l'étranger et engagées dans des activités dites politiques à s'enregistrer auprès du ministère de la Justice comme « agents de l'étranger ». Le terme « activité politique » n'est pas défini par cette loi et laisse libre cours aux interprétations répressives. Toutes les publications des associations concernées devront indiquer qu'elles ont été éditées « par une ONG exerçant les fonctions d'agent étranger ».

Dès l'entrée en vigueur de cette loi en février 2013, le Bureau du procureur lance une vague d'inspections des ONG à travers le pays, souvent sous le regard des caméras de télévision. Les audiences devant des tribunaux se multiplient. La vaste campagne de diffamation à l'égard des ONG est lancée. Les organisations risquent de lourdes amendes et leurs dirigeants jusqu'à deux ans de prison.

Mais les associations restent fermes. Toutes rejettent cette stigmatisation. Malgré les risques encourus, aucune n'accepte de s'enregistrer.

En juin 2014, les autorités passent alors à la vitesse supérieure. Le ministère de la Justice peut désormais, hors de toute procédure judiciaire, décider d'inscrire une organisation sur la liste noire.

« C'est évident pour les personnes qui viennent chercher notre aide, que notre travail est dans leur intérêt et celui du pays dans son ensemble. Le procureur, cependant, estime que nos activités sont politiques. Selon lui, tenter d'éradiquer la torture et garantir le droit à un procès équitable en Russie serait dans l'intérêt des étrangers mais non des Russes. Nous refusons cette approche complètement absurde et nous refusons de nous enregistrer sous une étiquette fausse et infamante. Aussi longtemps que nous verrons des gens qui ont besoin de notre aide, nous continuerons à nous battre pour mener ce travail contre la torture et pour la justice. »

Natalia Taubina se bat en justice avec des dizaines d'autres ONG contre cette loi et ces mesures arbitraires. En réponse, en 2014, le parlement a modifié la loi. Dorénavant le ministère de la justice peut enregistrer toute organisation comme « agent de l'étranger » de force et sans son consentement. Ainsi Public Verdict et quatre autres organisations majeures de droits de l'homme en ont été les premières victimes. Ces derniers mois, Natalia Taubina témoigne de grandes difficultés pour continuer à travailler en Russie en raison de cette étiquette diffamante. L'avenir s'annonce très incertain pour elle et la société civile russe.

Cette vague de propagande d'État et les flots de mensonges et d'insultes ont rendu impossible la vie des défenseurs des droits humains. Les pressions à leur encontre épuisent les ressources des organisations.

Une incertitude pèse encore par ailleurs sur les usages qui pourront être faits à l'avenir d'une telle liste noire des organisations de la société civile.

Les associations indépendantes, ennemies du pouvoir ?

« Hooliganisme », « Extrémisme », « Violence contre un représentant de l'ordre » – les motifs d'inculpation ne manquent pas pour qualifier ceux qui manifestent leur opinion contre le pouvoir en Russie. La moindre action de protestation risque d'être détournée par les autorités qui continuent d'adopter des lois répressives et de les appliquer de manière arbitraire.

Ainsi, en octobre 2012, deux participantes du groupe Pussy Riot se sont retrouvées dans une colonie pénitentiaire pour leur fameuse performance dans la Cathédrale du Christ Saint-Sauveur à Moscou. En février 2014, sept manifestants qui avaient demandé des élections libres et équitables lors des manifestations du 6 mai 2012 sur la place Bolotnaïa à Moscou ont également été condamnés. Sergueï Krivov a récolté la peine la plus lourde: trois ans et neuf mois de colonie pénitentiaire.

Liberté d'expression

Les activistes porteurs de revendications politiques sont harcelés mais pas seulement. La répression touche tous les domaines, tels que la protection de l'environnement, comme l'illustre le cas de Evgueni Vitichko de l'organisation « Environmental Watch » dans le Caucase du Nord. Il n'a pas pu échapper à l'enfermement, le verdict est tombé en février 2014 : trois ans dans une colonie. Son collègue, Suren Gazaryan, lui, a dû fuir le pays.

En Russie, l'étau se resserre ; il devient de plus en plus compliqué de protester pacifiquement et très difficile de faire entendre sa voix dans les médias, qui sont désormais contrôlés par le pouvoir. Ceux qui sont pas d'accord avec le régime font face à un choix difficile : s'exprimer et risquer sa liberté, émigrer pour pouvoir s'exprimer dans un pays libre, ou se taire.

Liberté des médias

Les médias n'échappent pas à la multiplication effrénée des lois liberticides, qui vaut au Parlement le surnom « d'imprimante enragée” : pénalisation de la diffamation, interdiction de la “propagande homosexuelle” et de « l'atteinte aux sensibilités religieuses »...

Critiquer l'annexion de la Crimée est désormais passible de cinq ans de prison.

Pendant que rétrécit le champ de ce qu'il est possible de dire, l'interdiction de la publicité sur les chaînes câblées et la limitation drastique des investissements étrangers dans les médias sapent l'assise économique de nombreux titres indépendants.

Hier encore très libre, la Toile est reprise en main. Trois sites d'information proches de l'opposition, Grani.ru, EJ.ru et Kasparov.ru, sont inaccessibles depuis mars 2014, et la liste noire ne cesse de s'allonger. Les blogueurs influents sont désormais tenus de s'enregistrer sous leur vrai nom et soumis à des obligations voisines de celles des médias.

Mais la reprise en main, le plus souvent, se passe de lois. Exclue de la plupart des bouquets câblés et évincée de ses locaux, la seule chaîne de télévision nationale indépendante, Dojd', en est réduite à émettre depuis un appartement. La rédactrice en chef du premier site d'information russe, Lenta.ru, a été congédiée en mars. On ne compte plus les brusques changements de ligne éditoriale suivant les cessions d'actifs ou l'intervention d'un actionnaire. Pour les médias qui relaient la propagande officielle, en revanche, les budgets explosent : la nouvelle vulgate patriotique et néo-conservatrice permet de justifier la répression qui s'abat sur les opposants et activistes de la société civile.

La corruption, une violation des droits humains à grande échelle

Dans son rapport 2014, l'ONG Transparency international classe la Russie à la 136ème place au niveau de perception de la corruption. Depuis le début des années 1990, la corruption est devenue l'une des préoccupations majeures des citoyens russes. La situation est loin de s'améliorer : police, administration, justice, système de santé, éducation… la corruption est partout. En créant une inégalité devant la loi et menaçant directement l'instauration d'un État de droit, la corruption est devenue une véritable violation des droits humains à grande échelle en Russie.

Selon des rapports indépendants parus en 2011, entre 15% et 50% du PIB du pays est capté chaque année par ces circuits obscurs. De plus, la corruption aggrave les violations des droits humains : en finançant les réseaux parallèles, en étouffant la transparence, en faisant taire les médias indépendants.

La mobilisation de la société civile contre la corruption est importante. « Stop à la corruption » était l'un des slogans des grandes manifestations en 2011-2012.

Piotr Pavlenski

Il pleut ce jour-là à Moscou. Le ciel est gris. Comme chaque année, le 10 novembre 2013, la Russie célèbre la Journée de la police. Malgré la pluie, les Moscovites et les touristes déambulent sur la Place rouge. Un jeune homme apparaît. Il s'assoit sur le trottoir en face du Kremlin. Il est nu. Il se cloue les testicules au pavé et reste là, telle une statue grecque, tête baissée. Des policiers s'approchent. Ils lui demandent de se lever. Mais il ne bouge pas. Ils lui mettent une couverture sur les épaules et l'emmènent au poste. Cinq jour plus tard, il est accusé de hooliganisme et aussitôt acquitté.

Piotr Pavlenski est un artiste russe, né à Saint-Pétersbourg en 1984. Sa performance intitulée « Fixation » fait le tour de la toile. La date choisie pour cette performance n'est pas anodine. Piotr Pavlenski a voulu protester contre l'Etat policier qu'est devenu son pays. “Cette performance peut être considérée comme une métaphore de l'apathie, de l'indifférence et du fatalisme politique de la société russe contemporaine. (...) Ce n'est pas l'anarchie bureaucratique qui prive la société de la possibilité d'agir. C'est la fixation sur ses défaites et ses pertes qui cloue la société au pavé du Kremlin.»

En mai 2013, Piotr Pavlenski s'était enroulé nu dans du barbelé devant l'Assemblée législative régionale de Saint-Pétersbourg pour protester contre l'arsenal de lois répressives récemment adoptées en Russie. «Toutes ces lois visent les gens, pas les criminels (…) comme un fil barbelé, elles les gardent dans leur cellule individuelle».

Piotr Pavlenski est un artiste engagé qui se bat pour la dignité, la liberté et contre la passivité de la société. Le gouvernement agit, le peuple subit. Et à ses yeux les deux sont responsables. Les autorités cherchent à lui coller une étiquette. Mais il n'est ni « aliéné », ni « hooligan ».

En Russie, un hooligan est une personne qui manque de respect à la société. Le message de Piotr est à l'opposé de ce sentiment. Il aspire au dépassement, à l'ouverture, à la reconsidération. La société russe peut agir et changer son sort. Il en est convaincu. Et c'est une expression très profonde de respect.

Vera Lavreshina

Tout a commencé le 16 août 2013 lors d'une manifestation à Tver, une ville située à quelques kilomètres du nord de Moscou. Le procureur a accusé Vera Lavreshina d'avoir « frappé un policier à la main droite, en lui infligeant une douleur ». Mme Lavreshina rejette cette accusation : « Je ne crois pas être en mesure de faire mal à un gaillard en uniforme avec mes simples mains, sans arme, ni pavé ». Le gaillard en question est un colonel de la police, qui essayait de disperser violemment la manifestation. Il n'a pas été blessé et n'a demandé aucune aide médicale.

Ses arguments ne convainquent pas la justice russe. Après la manifestation, Mme Lavreshina est arrêtée puis assignée à résidence. En octobre 2013, elle est de nouveau autorisée à circuler en ville mais pas à en sortir. Un deuxième policier vient s'ajouter à la liste des « victimes » de Mme Lavreshina. Bien évidemment, aucun certificat médical ne confirme ses accusations. Il prétend simplement avoir été blessé lors de la manifestation.

Les mois passés sous surveillance n'affaiblissent pas le militantisme de Mme Lavreshina. Elle continue de participer aux manifestations et explique qu'elle ne se fait aucune illusion sur son sort. Elle connaît les statistiques sur le taux d'acquittement en Russie : moins de 1 %.

Mme Lavreshina refuse de témoigner durant l'enquête. « Ne faites-vous donc pas confiance à la justice? » lui demande le procureur. « Non seulement je n'ai pas confiance en votre tribunal », a-t-elle répondu, « mais il y a déjà bien longtemps que j'ai annoncé ma désobéissance à toutes les branches du gouvernement illégitime qui a pris le pouvoir en Russie. »

Le visage de Vera Lavreshina était déjà connu avant les événements d'août 2013. Elle était présente à tous les rassemblements de soutien aux prisonniers politiques. Depuis décembre 2011 et le début des grandes manifestations de contestation en Russie, elle a été arrêtée cinq fois pour sa participation à des actions pacifiques. En décembre 2012, lors d'une énième incarcération, elle a été hospitalisée à la suite d'une grève sèche de la faim. Elle n'avait rien mangé, ni même bu, pendant cinq jours. Quelques mois plus tôt, elle avait été sévèrement battue par la police alors qu'elle protestait contre la destruction de la forêt de Khimki. Ses agresseurs n'ont pas été inquiétés.

Sur Internet, Vera Lavreshina raconte son déchirement quant à l'avenir de son pays. Entre espoir et amertume... En octobre 2013, elle écrit : « Je n'imagine pas la Russie libre, mon optimisme est anéanti. La Russie refuse catégoriquement la liberté ». Mais le 16 décembre 2013, à un mois de son procès, elle s'exclame dans un autre article : « La Russie sera libre ». L'espoir l'emporte toujours sur l'amertume...

Nikolaï Iarst

A Sotchi, le reporter freelance Nikolaï Iarst a créé malgré lui un précédent : de mémoire d'habitant, c'est le premier journaliste local privé de liberté.

Le 23 mai 2013, Nikolaï Iarst et son cameraman se rendent au Comité d'enquête de Sotchi, où ils ont rendez-vous pour obtenir des informations dans le cadre de leurs investigations. Le Comité d'enquête est un équivalent russe du FBI, à cela près qu'il joue actuellement un rôle crucial dans la répression des opposants. Le véhicule des journalistes est stoppé en route par un officier de la police routière. De nombreux autres agents arrivent immédiatement sur les lieux et l'un d'entre eux découvre sur le siège arrière de la voiture une enveloppe contenant de la drogue.

Les autorités présenteront successivement des versions contradictoires quant aux circonstances de l'arrestation.

Une semaine après les faits, la police déclare qu'elle a retrouvé des traces de drogues sur les vêtements qu'il portait ce jour-là – en quantité toutefois si infime qu'il n'en reste rien. Des éléments de preuve se retrouvent mystérieusement mélangés. Des témoins se rétractent.

L'enquête est conduite en un temps record, mais les incohérences sont telles que le parquet ordonne par trois fois un complément d'enquête.

L'assignation à résidence de Nikolaï Iarst, en revanche, est reconduite de mois en mois.

Ce n'est qu'au bout d'un semestre de calvaire que le juge prononce sa remise en liberté sous contrôle judiciaire. Il est grand temps : totalement coupé du monde et dans l'impossibilité de travailler, le journaliste se trouvait dans une situation extrêmement précaire. Le 15 mars 2014, il bénéficie enfin d'un non-lieu.

Nikolaï Iarst n'a eu de cesse de nier les faits qui lui étaient reprochés. Pour lui, aucun doute : l'affaire a été montée de toutes pièces contre lui pour le faire taire. S'il avait été toxicomane, comment aurait-il pu commettre l'imprudence de transporter de la drogue pour un rendez-vous avec les forces de l'ordre ?

Des militants LGBT mis au ban de la société

La loi interdisant la « propagande des relations sexuelles non traditionnelles » aux mineurs (2013) rend plus vulnérables les personnes LGBTQI* russes.

Cette loi répressive a jeté l'effroi parmi de nombreux LGBT. Ciblant les militant-e-s et leurs sympathisant-e-s, cette loi condamne à l'isolement des adolescents que l'on prive d'accès à une information neutre sur la question des genres et des sexualités. Elle accrédite en outre un discours homophobe d'une violence inouïe dans les médias et entérine l'impunité morale des agresseurs. Autrement dit, non seulement l'État officialise un état de fait - les LGBT sont marginalisés - mais il légitime ce statut de proscrit.

Elle n'est certes pas une reprise de l'article soviétique 121 qui condamnait à la prison les homosexuels et qui reste aujourd'hui encore en vigueur sous une forme ou sous une autre en Ouzbékistan et au Turkménistan. On retrouve en revanche les termes de cette loi dans des pays proches, comme au Kirghizstan par exemple, dans un projet de loi contre la « propagande homosexuelle ».

Il serait trop commode de rapporter cette homophobie d'État à une simple transcription dans la législation d'une opinion publique dite « conservatrice », la société russe est bien plus diverse qu'elle ne le paraît. Durant l'hiver 2011-2012, un cortège fourni de LGBT et de féministes s'était joint aux manifestations contestant l'autoritarisme du régime. De nombreux militant-e-s LGBT prirent cependant la voie de l'exil et parmi celles/ceux qui restent, certain-e-s organisent des consultations d'aide au départ pour qui cherche l'asile.

Elena Kostioutchenko

Elena est lesbienne et ne s'en cache pas. Elle noue contact notamment avec l'association Arc-en-ciel et participe à une Marche de l'égalité le 22 mai 2011. Six jours plus tard, elle prend part avec sa compagne, Anna Annenkova, à la célèbre Gay Pride durant laquelle elle se fera agresser par un contre-manifestant ultra-orthodoxe et hospitaliser. Le post intitulé « Pourquoi je vais à la "Gej Parad" » qu'elle a écrit la veille va contribuer à donner une résonnance inattendue en Russie à la question LGBT. Il donnera lieu à près de 10 000 réactions sur son blog. Deux photos introduisent le post : l'une d'elle-même, l'autre de sa compagne. C'est en insistant sur les détails du quotidien, ne différant en rien de la plupart des couples, qu'elle relate son bonheur de vivre avec Anna.

Cette année, alors que la Gay Pride avait encore été interdite, c'est encore à deux qu'elles iront manifester devant la mairie de Moscou le 31 mai 2014 avec un drapeau arc-en-ciel où elles avaient inscrit: « Le mariage! Les enfants! La sécurité! » et l' «amour plus fort que la haine ». Elle est convaincue qu'en Russie la reconnaissance des droits adviendra tôt ou tard.

Sans revendication abstraite sur l'égalité, sa démarche personnelle, en affirmant la place de son couple dans la société russe, s'est avérée audible. En effet, elle a su contourner l'incompréhension et la défiance que suscite parfois en Russie un discours militant des droits humains. Certes, des militant-e-s LGBT ne se retrouvent pas toujours dans des propos qu'ils/elles considèrent comme axés sur une représentation normative du couple…Le fait est là cependant : elle a réussi à incarner personnellement une cause.

Elena se fait ensuite régulièrement arrêter lors d'actions publiques - elle gagne le procès qui lui est intenté pour le piquet dénonçant les violences homophobes qu'elle a tenu sur la place Pouchkine en 2011 - et elle sera l'initiatrice en janvier 2013 d'un kiss-in devant la Douma. Avec, en autres, quelques activistes de l'association Arc-en-ciel - Igor Iasin, Sergej Gubanov…- ils et elles s'embrassent pour protester contre la loi interdisant la « propagande » de l'homosexualité envers les mineurs. Face au projet de loi déposé à la Douma pour retirer les enfants aux familles homoparentales, elle menace d'« outing » les députés qui voteraient la loi. Se présentant comme une lesbienne parmi d'autres, elle a fait longtemps l'éloge des activistes LGBT, incompris par de nombreux/euses homosexuel-le-s russes. Elle est devenue militante presque à son insu.

Elena et Anna ont été à l'initiative d'un rassemblement le jour de l'ouverture des Jeux olympiques pour chanter l'hymne national avec des drapeaux arc-en-ciel au centre de Moscou. Il sera interrompu par la police qui procédera aux arrestations comme les militant-e-s s'y attendaient. Cette action fait sens car il s'agit pour ces militant-e-s LGBT de s'inscrire dans une identité russe dont les conservateurs cherchent à les exclure. Une façon aussi de répondre à l'accusation récurrente à l'encontre des activistes gay d'être russophobes. C'est enfin une manière de se dédiaboliser tout en dédiabolisant la Russie : Elena ne manque pas une occasion de répéter que la majorité des Russes ne sont pas fanatiquement homophobes mais désinformé-e-s.

Ksenia Kossenko, résistante ordinaire au régime de Poutine

Est-ce que tu veux dire quelque chose aux gens qui vont lire ça ici en France ?

Tout d'abord je veux les remercier. Les remercier de s'intéresser à notre histoire, de nous soutenir. Je veux les remercier aussi d'exprimer leur position vis à vis de tout ce qui se passe en Russie. Exprimer ouvertement leur opinion, car rien ne les empêche de dire ce qu'ils pensent, de cela je leur suis très reconnaissante. Parce que ce sont eux qui nous donnent de la force et de l'espoir. L'espoir que tout n'est pas perdu et qu'un jour tout ira bien dans mon pays, tout sera plus facile.

Amnesty International